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Le marasme de la fin du XV° siècle et du XVI° siècle est suivi
dune reprise vigoureuse des exportations. A partir du XVII° siècle, les riches
marchands de Bordeaux commencèrent à se constituer des propriétés. Dans un document
daté de 1792, Joseph Brignon, bourgeois et marchand, est cité comme propriétaire du
domaine pour un contrat passé en 1621.
Ce dernier vend Lisennes à Etienne de Baritauld, dont la
fonction, Conseiller du Roi, précédemment évoquée nous montre que la noblesse de robe
sintéresse de plus en plus aux propriétés foncières sources de richesse et de
prestige. Ce phénomène saffirme au XVIII° siècle.
La famille de Baritauld est originaire du Bas-Poitou. Dillustres
personnages comme des conseillers au parlement de Bordeaux, un gentilhomme de la chambre
du roi, un capitaine de larmée, un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem en sont
issus.
Cette famille est toujours girondine, les de Baritauld du Carpia sont
aujourdhui propriétaires du château de Roquetaillade à Mazères. Un autre domaine
à Carignan porte le nom de cette famille et confirme son implantation aux XVII° et
XVIII° siècles. Dailleurs, Jean Laporte-maître de Lisennes après la Révolution-
se portera acquéreur de ce dernier en 1792.
En 1695, la petite fille dEtienne de Baritauld épouse César de
Rabar descendant de Christian Emery de Rabar qui participa aux côtés de François I° à
lexpédition dItalie et qui fut tué à Marignan en 1515.
Leur fils Joseph hérite du domaine en 1742, il est alors chevalier,
seigneur de Beaumale (situé à Saint-Denis de Pile), lieutenant de messieurs les
maréchaux de France.
Il vend la propriété en 1758 à Guillaume Bardon, fourrier des
gendarmes de la garde du roi. Elle était composée dune maison de maître
principale, dun jardin, et déjà équipée pour la viticulture avec un cuvier, deux
chais, des vaisseaux vinaires, des outils aratoires
En outre, une métairie et deux
autres bâtiments servant de résidence à des bordiers y étaient rattachés. Ils
apportaient leur lot de matériel agricole, terres labourables, bétail mais aussi des
vignes supplémentaires.
Au XVIII° siècle lacte de vente est complété par une
" prise de possession " qui dresse un état des lieux. Cette coutume
donne au nouveau propriétaire loccasion daccomplir des gestes symboliques.
Imaginons le sieur Bardon en une douce matinée baignée de soleil en
juin 1758, parcourant les terres de Lisennes, coupant çà et là des
branches darbres, rompant des ceps de vignes, arrachant des touffes dherbe et
jetant quelques poignées de terre aux quatre vents.
Tout ce rituel nous montre combien la relation au terroir est sensible
et charnelle.
En 1785, les dames Bardon surs, filles du défunt propriétaire,
vendent le domaine à Jean Laporte négociant à Bordeaux. Le commerce extérieur connaît
alors un essor remarquable. Lamélioration de la qualité du vin, combinée au
dynamisme des échanges en Europe et avec les îles, assurent un grand succès aux
produits viticoles bordelais. Marchands et négociants constituent des fortunes enviables,
même si la noblesse de robe saccaparent, grâce aux jeu des alliances, les
châteaux les plus prestigieux.
Guillaume Bardon avait augmenté son domaine. Lacte de vente
décrit les nouvelles acquisitions qui consistent en une borderie
(" Bourrayre ") au quartier de Melhac et une métairie à Baudroux.
Des édifices agricoles supplémentaires viennent grossir le patrimoine et de nouvelles
parcelles de vignes lenrichissent.
Cependant, Lisennes a toujours une activité basée sur
la polyculture et lélevage.
La réalisation majeure de Bardon fut sans aucun doute la rénovation
de lhabitation principale, conçue en chartreuse selon un type caractéristique de
lEntre-deux-Mers que nous pouvons admirer aujourdhui.
Lintérieur de cette bâtisse nest pas en reste, de
nombreux travaux de restauration améliorèrent létat de la maison initiale et des
dépendances (notamment dans les chais).
Jean Laporte devint maître des lieux pour une somme sélevant à
73 100 livres pour les biens immobiliers, alors que le montant des effets mobiliers est de
9 400 livres. Il est vrai que la production de vin a augmenté, les cuves et les pressoirs
sont passés au nombre de 3. La croissance du vignoble de Lisennes est
déjà lancée !
La " prise de possession " se déroule selon
lusage. Le nouveau propriétaire ouvre et ferme les portes des bâtiments, fait
allumer et éteindre du feu. Il sadonne également dans cette belle nature tressoise
à ces gestes empreints de mystique terrienne.
Jean Laporte dispose donc dun domaine nettement enrichi mais il
ambitionne dapporter sa pierre à lédifice afin de matérialiser sans doute
le succès de ces activités marchandes.
En cette fin du XVIII° siècle, bien que la Révolution approche, la
noblesse de robe et la bourgeoisie marchande sont toujours très attirées aux possessions
foncières.
Ce nest pas un hasard si le nouveau propriétaire de Lisennes
fait édifier le magnifique portail et la grille qui ferment la cour intérieure. Il
parachève ainsi les changements précédents et marque de son sceau le haut de cette
entrée par un monogramme en fer forgé : " J-L ".
Cela nempêche pas Jean Laporte dêtre un adepte des idées
nouvelles et de citer Jean-Jacques Rousseau dans un procès de 1792.
Lexploitation de la propriété subit quand à elle les
conséquences de la grave crise frumentaire de laprès Révolution. Elle sen
trouve assez bouleversée. Le maître de Lisennes ne délaisse pas le vin,
mais laccent est porté sur la culture du blé et des pommes de terre.
La " patate " commence à être cultivée à
Tresses et devient le complément indispensable pour lutter contre la disette.
Malgré ces temps de marasme il semble que Jean Laporte sache faire de
bonnes affaires.
En 1792, il achète un autre domaine appelé Baritauld, un nom qui
rappelle quelques souvenirs ! Situé dans la commune de Carignan, il se compose
dune allée plantée en ormeaux, dune cour, dune maison de maître,
dun logement de métayer et dune borderie avec ses bâtiments, des terres
labourables, des vignes en plein et des vignes en
" joualles "
Ce terme viticole fait référence à une particularité liée à la
polyculture. Il est employé dès le Moyen-Age pour définir un type de plantation. Les
vignes sont plantées " à joualles " ou " en
joualles " quand à un certain nombre de rangs succèdent des intervalles sur
lesquelles on cultive des céréales ou des légumes.
Hélas, ces nouvelles acquisitions narrivent pas à masquer les
déboires économiques dont est victime Jean Laporte en cette fin de XVIII° siècle à
linstar de nombreux négociants anéantis par des spéculations désastreuses.
Bien quayant appartenu à cette " aristocratie du
commerce " soutenue par la croissance dun siècle dominé par le négoce,
Jean Laporte meurt ruiné.
Cest sa veuve qui en septembre 1810 doit faire face au
remboursement des dettes de son mari. Elle se voit dans lobligation de céder la
majeure partie de leurs biens, dont les propriétés de Lisennes et de
Baritauld. Une feuille daffiches et dannonces de la ville de Bordeaux imprime
alors la publication de vente à laudience des criées du Tribunal de Première
Instance au printemps 1811.
Monsieur Etienne Delord, pharmacien bordelais sen porte
acquéreur pour la somme de 75000 F.
Le domaine sétend sur 95 hectares dont 23 en vignes./font>
Laporte avait investi dans du matériel viticole puisque le
propriétaire dispose désormais de 6 cuves (leur nombre à été multiplié par 2)
écoulant " 103 doubles hectolitres ", qui sajoutent aux
pressoirs, et autres entonnoirs.
La volonté dembellir et de faire prospérer Lisennes
reste vivace. Etienne Delord agrandit le domaine en 1832 avec une portion de chais
supplémentaires, des pièces de terre et des vignes. Tous ces biens sont situés dans un
lieudit au nom très imagé : " Vigneaupied " !
Malheureusement la mort lemporte en 1850. Célibataire, sans
héritiers, son légataire universel monsieur Taillefer, également pharmacien bordelais,
se trouve en possession dune propriété de104 hectares ! La ville de Bordeaux
hérite aussi dune partie de sa fortune pour ériger de nombreuses fontaines,
notamment dans le jardin des Plantes.
De son côté, le nouvel acquéreur débaptise Lisennes
qui porte dorénavant le nom de " Taillefer " pendant une dizaine
dannées. Il marquera en plus de son empreinte la commune de Tresses puisquil
en est le maire de1854 à 1861.
Cette même année, il décide de vendre son domaine pour 200 000 F
réalisant ainsi une plus-value très intéressante !
Son successeur est un personnage haut en couleur, un aventurier qui a
fait fortune en Malaisie. Monsieur Chasseriau, demeurant à Pulo-Penang dans le détroit
de Malacca achète tous les bâtiments, tout le matériel, toutes les terres et le
bétail.
Il sattache à développer la viticulture, peut-être attiré par
les sirènes dun nouvel âge dor des vignobles bordelais éclatant au Second
Empire. Il déboise chaque hiver et plante de nouvelles vignes, la surface occupée par
ces dernières passe à 30 hectares. Néanmoins, il ne récolte encore que 25 à 30
tonneaux et reste en dessous de la production dautres propriétés locales comme
Sénailhac, Fontenille ou Rives.
Chasseriau cède aussi à la tentation de changer le nom de Lisennes
et pare le domaine du nom de " Pinan " en souvenir de sa Malaisie
adoptive.
Cet homme daffaire connaît des revers de fortune et une nouvelle
vente judiciaire intervient en 1876. Il avait hypothéqué sa propriété auprès du
Crédit Foncier de France en échange dun prêt, et vendu deux métairies.
Cela ne suffit pas et comme certains de ses prédécesseurs il
engloutit beaucoup dargent dans son patrimoine foncier ce qui provoque sa perte.
Il ne faut pas oublier que les années 1870 sont marquées par la
terrible crise du phylloxéra qui décime la majeure partie du vignoble bordelais. Lisennes
certainement touché se trouve amputé dune portion de ses richesses.
Donc en 1876 Madame Ducoux, épouse séparée de biens dun ancien
banquier, se rend adjudicataire sur folle enchère pour la somme de 109 200 F. A
loccasion de cette vente, Lisennes retrouve son nom. Hélas, le
domaine se trouve morcelé, le sieur Jean Roustaing ayant acheté la
" Vigneaupied " 5 500 F.
Vers 1890, pour lutter contre la crise viticole, la France a
lidée dimporter des cépages dorigine américaine, immunisés contre le
phylloxéra, auxquels on greffe des plants nationaux. Cette opération permet au vignoble
bordelais de se reconstituer entraînant dans son sillage une série de révolutions
techniques.
Seulement le coût financier de tels changements est très élevé et
les nouvelles méthodes culturales imposent des frais supplémentaires. De nombreux
viticulteurs, petits ou moyens, connaissent des difficultés.
Voilà ce que madame Ducoux stipule, à son grand regret, dans un
contrat passé avec monsieur Deluga nouveau fermier de Baudrous en 1897 :
" Il arrachera sil le désire 12 rangs de vignes
isolés sur le chemin de Lardila et les vieilles joualles ; et si quelque partie des
autres vignes ne rapporte pas de quoi indemniser les frais de culture, il sera demandé
lautorisation de la bailleresse pour les arracher. "
Il est bien difficile de faire cohabiter son attachement au terroir
et les nécessités économiques.
Quoi quil soit, le charme de Lisennes est toujours
intact et le majestueux corps de logis est bien entretenu. Si la partie centrale est
réservée au propriétaire avec tout le confort dune demeure bourgeoise de la fin
du XIX°, les ailes avancées sont composées de chambres destinées au logement de
certains employés dune part, et de chais, cuviers et remise dautre part. Le
travail du vin se fait donc dans la bâtisse principale.
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